Rencontre avec le docteur William Alarcon, psychiatre au CH du Mas Careiron à Uzès, et Camille Bergot, interne en psychiatrie au CHU de Montpellier-Nîmes, qui soutiennent les actions de Grégoire Ahongbonon par le biais de l'association SMAO (Santé mentale en Afrique de l’Ouest).

En Afrique de l’Ouest, la faiblesse des politiques de santé mentale et la persistance de croyances autour de la folie condamnent très souvent les malades mentaux à l’isolement, l’errance ou l’abandon. Certains d’entre eux sont même enchaînés par leurs proches, qui, impuissants face à la maladie, ne voient pas d’autre solution. Face à la gravité de la situation, le Béninois Grégoire Ahongbonon a décidé de faire de l’aide aux malades mentaux le combat de sa vie. En une trentaine d’années, cet ancien réparateur de pneus est parvenu à mettre en place, avec son association Saint-Camille, plusieurs centres d’accueil et de soins qui jouent un rôle sanitaire décisif en Côte d’Ivoire et au Bénin.

 

Que pouvez-vous nous dire sur la situation des personnes atteintes de troubles mentaux en Afrique de l’Ouest?

William Alarcon: Ayant beaucoup voyagé en Afrique, j'ai pu constater la présence de personnes enchaînées dans de nombreux pays, mais peut-être davantage que l'enchaînement, ce que l'on voit beaucoup, c'est l'errance, la décrépitude, que l'on constate par exemple autour des marchés dans les grandes villes. Beaucoup de malades sont livrés à eux-mêmes et subissent des maltraitances. C'est un phénomène de grande ampleur, tout simplement parce qu'il n'y a presque pas de politique de santé mentale. Dans ces pays, les ressources en psychiatrie sont très faibles. En termes de santé publique, la maladie mentale n'est pas considérée comme une priorité.

Camille Bergot: Nous nous sommes intéressés à lassociation Saint-Camille, créée par Grégoire Ahongbonon, car en Afrique de lOuest, cest le seul organisme qui propose un début de politique de santé mentale, avec un développement géographique et une accessibilité des soins. S’il y a une accessibilité à la fois sur le plan géographique et sur le plan financier, les gens sont tout à fait disposés à faire soigner leurs malades. Ils ne les attachent pas par plaisir!

 

Quelles sont les croyances autour de la maladie mentale?

C.B.: Quand une personne présente des signes de maladie mentale, on pensera quelle a été ensorcelée, victime dun sort ou encore quelle est possédée par le diable Les malades font peur, non seulement à la population, mais aussi à des médecins non-psychiatres. En l’absence de système de soin, les gens n’ont que des images de malades mentaux errants, délirants, inquiétants. Ils ne se rendent pas compte que les malades mentaux peuvent aussi être soignés et aller mieux.  

W.A.: Sil ny a pas de soin, il est difficile de modifier les perceptions. Toutes les sociétés inventent des théorisations autour de la maladie mentale. Ici, ce sera sur le registre du surnaturel, du magique, du mystique. Quand une personne est soignée, l’intérêt est double: du point de vue du malade parce quil va mieux, mais aussi au niveau de la société car le regard change.

 

 

Les croyances populaires sont-elles prises en compte dans la prise en charge des malades?

W.A.: Ce qui nous intéresse, cest que Grégoire Ahongbonon considère que les maladies psychiatriques sévères, comme la schizophrénie, ne peuvent pas être soignées avec des représentations magiques. Cest une position novatrice qui bouscule une pensée dominante. Il y a en effet une vision idéalisée de l’Afrique encore très répandue, selon laquelle le malade serait pris en charge par sa communauté, en s’appuyant sur les soins traditionnels. Or l’Afrique bouge! Les sociétés africaines évoluent et sont aujourdhui au cœur de la mondialisation. C’est pourquoi nous sommes très critiques envers l’ethnopsychiatrie (VoirCercle Psy n°8). La culture n’explique pas tout, et la culture ne peut pas tout. Il faut admettre un substrat organique aux troubles mentaux les plus sévères. S’il suffisait de rituels pour soigner l’épilepsie ou la schizophrénie, cela se saurait! Malheureusement le champ de lintérêt pour la psychiatrie en Afrique est dominé par lethnopsychiatrie, qui nous semble être le dernier refuge de cette négation du réel et de l’aspect universel des pathologies mentales graves. La thèse de Tobie Nathan, selon laquelle la médecine traditionnelle, le recours à la divination et au dialogue avec les esprits, permet d’assigner au malade une place acceptée par la communauté, ne résiste pas longtemps à l’épreuve de la réalité. Aujourd’hui, la place la plus souvent assignée aux grands malades mentaux, est celle de l’exclu. Voilà pourquoi, ce discours nous semble condamnable et même dangereux.

 

C.B.: Il y a en effet une tendance à idéaliser la dimension rituelle, ancestrale, considérée comme quelque chose de merveilleux, tout en diabolisant la médecine occidentale et qui représente la modernité. Il ne s’agit pas de se débarrasser des traditions et coutumes, mais d’accepter qu’elles ne soignent pas tout. Il ne s’agit pas de se débarrasser des traditions et coutumes, mais d’accepter qu’elles ne soignent pas tout, et certainement pas les troubles mentaux sévères : tout comme un séropositif aura besoin d’une trithérapie (en adjonction s’il le souhaite d’une thérapie traditionnelle), un schizophrène aura besoin d’un antipsychotique.